Mon voisin est contrebandier < back J’ai une nouvelle montre. J’ai un nouveau tee-shirt. Et deux nouveaux slips. Temporairement. Car après le quatrième poste de douane sur notre route vers Addis la Nouvelle, dans à peu près dix heures, je rendrai tout. À mon voisin. Il est contrebandier, il porte un anorak, capuche remontée. Il ne le quitte jamais. Ponctuellement, à chacun de ses bras : trois montres. Ses poches sont pleines d’objets : quatre bouteilles de vernis à ongles, trois soutien-gorges, sans compter les vêtements qu’il porte sur lui (impossible d’isoler les couches), sans compter ceux qu'il dissimule dans sa capuche. Je ne suis pas le seul à stocker son futur butin. Il n’est pas le seul contrebandier. Au total, c’est le bus entier qui s’uniformise dans le trafic : comme si nous avions tous opté pour le même tee-shirt, gris rayé noir, à col polo (sur nous ou dans nos sacs, parfois les deux) ; comme si les femmes s’étaient passées le mot pour lancer la mode d'un pendentif en toc qu’elles arborent toutes dans leurs cheveux, ou pour porter du rouge à lèvres ou du vernis à ongles dans leur sac plutôt que sur leurs doigts ou leur bouche. Mon voisin est fou. Ses vêtements le font ressembler à un ours polaire de la banquise. Sans la banquise. Il est bientot midi et le bus est une fournaise. De nouveau je tente d'ouvrir la fenêtre, un ou deux centimètres, et de nouveau il se met à grelotter, à planter son regard dans le mien, ses trois scarifications allongées par ses yeux écarquillés, durs, puis son attitude changeant, se souvenant sûrement que j'ai de nombreuses affaires à lui, il s'adoucit pour me demander, presque courtois, dans sa langue, de fermer la fenêtre. © Thierry Payet |